lundi 18 juin 2018

La vie avec l'hyperphagie #1 : Le petit déjeuner du Dimanche

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Ce matin c'est Dimanche. Je me suis réveillée à neuf heures et demi, ce qui est plutôt tôt pour moi. Dehors il y a du soleil, un peu couvert. Il fait bon, il y a plusieurs passant-e-s dans ma rue pourtant résidentielle.
J'ai envie d'un ptit déj' de Dimanche. Comme quand j'étais en couple, il allait chercher des viennoiseries et on regardait American Dad en se régalant et en fumant de la came.
Ou bien alors comme avec lui, quand on allait chercher des pains au chocolat sans avoir dormi, après avoir fait l'amour pendant dix heures, chargés d'hormones, la ville pleine de paillettes et d'arc en ciel quand bien même il tombait des trombes. On trottait à moitié, riants, le chien ravi derrière ou devant. On se posait ensuite dans le lit, l'un sur l'autre, le temps de reprendre des forces... Et de s'aimer encore.
Lui c'était les pains au chocolat et le café trop fort. L'autre, les croissants et le Nesquick.
Toujours j'aimais faire ça bien. Même sans trop de moyens. Les passer au four, légèrement. Les déposer dans des assiettes avec du sopalin. Accompagner avec un fruit, une jolie tasse, et un origami.

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Je vais prendre une douche en écoutant Médine.
Il est encore assez tôt, je prends le temps de poser un soin sur mes cheveux. J'ai cédé il y a quelques mois, alors que je tenais bon pour me dépolluer des silicones. J'ai eu une opportunité de faire un client, un truc facile et rapide, il me fallait de beaux cheveux de magazine, alors vlan, j'ai balancé un soin siliconés plein d'agents lissants.
J'enfile un jean délavé, presque blanc, un tee shirt gris et une paire de Docs 16 trous. Je pose un peu de mascara, du baume à lèvres, je prends ma jolie pochette brodée et mes lunettes de soleil. Je me sens bien.
J'embrasse mes quatre chats en partant. Ils peuvent rester à la maison, j'en ai pas pour longtemps, et puis surtout mon ex est là. Il cherche un film ou un épisode sympa, "un truc nouveau" que j'ai précisé quand il s'est proposé à la vidéothèque. Mon plus petit me touche le nez avec sa patte quand je le prends à bras. Il me fait rire.

Ma Lily


Je visse mes écouteurs, cette fois ci c'est four no blondes qui me demande ce qu'il se passe à tue-tête dans mes écouteurs. Je marche vite, mon corps chauffe, j'adore cette sensation. J'aime tellement bouger depuis que je suis plus légère. Avant, j'étais essoufflée, trempée, et surtout je souffrais terriblement des chevilles. Là, j'ai envie de courir, et à vrai dire rien ne m'en empêche si ce n'est que flâner au rythme de la musique, c'est sympa aussi.

J'arrive dans une boulangerie, pas la plus proche de mon appart', celle plus bas. Je l'aime bien, moins que celle près de mon travail qui est à se damner, mais je l'aime bien. En plus, les viennoiseries y sont petites.
Il y a beaucoup de monde, bien sûr, c'est Dimanche, c'est la fête des pères, c'est le jour d'aller voir les grands parents encore vivants à la maison de retraite ou dans leur logement.
Les gens achètent du pain et des gâteaux. J'aperçois les viennoiseries. Il n'y en a plus beaucoup, j'espère que ça va aller.
Mon tour arrive. Derrière moi, la queue a encore doublé, il y a bien quinze personnes, et beaucoup sont accompagnées. D'ailleurs ça déborde jusqu'au trottoir, et les gens de la boucherie discutent avec ceux de la boulangerie, de même que ceux de la fromagerie discutent avec ceux de la boulangerie et avec ceux de chez la fleuriste.
J'adore cette ambiance.

Illustration, Rue de Poteau 18eme, source Google image


"Bonjour Mademoiselle!"
C'est la boulangère, une dame la soixantaine entamée. On commence à se connaître un peu, je suis venue chercher beaucoup de pain complet à une époque, et je m'arrête hélas régulièrement chiper un pain au chocolat en rentrant du travail...
"Bonjour Madame!", que je réponds, tournant par la même 300 fois ma langue pour ne pas lui faire savoir que moi aussi, c'est Madame, et que non, je ne suis pas mariée. "Il vous resterait deux croissants et deux pains au chocolat?".
La boulangère s'affaire, "Bien sûr, bien sûr! Il m'en reste plein! Et vous savez quoi, vous êtes chanceuse, aujourd'hui pour deux viennoiseries identiques achetées, on vous en offre une troisième!".
Elle me dit tout ça en enfournant les six viennoiseries dans deux sacs distincts, portant un grand sourire. Et moi, à ce moment là, j'ai le sentiment que la Terre est en train de se dérober sous mes pas.

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Je n'étais pas prête. Déjà, j'étais pas vraiment fière de me trouver là, à m'autoriser un ptit déj du Dimanche vu la semaine atroce que je venais de passer au niveau de mon alimentation. J'avais prit du poids, eu du mal à rentrer dans mes robes de l'an dernier, ça n'allait pas.
Alors, tout se fige, même le temps.
Dans ma tête soudain, le chaos.
Toutes les Sali' parlent en même temps. Il y a la filoute qui est heureuse d'être bien tombée, l'anorexique qui hurle et qui panique, la boulimique qui s'excite à n'en plus pouvoir, la raisonnable qui dit "fais quelque chose! Ne prends pas celles en plus", l'impulsive qui dit "wow, on va pas les déclarer et se les garder pour nous toutes seules héhéhé!", la pauvre qui calcule son économie, la revêche qui me regarde de haut "et tu vas vraiment te laisser engraisser pour un croissant gratuit? Pauvre fille!", la bienveillante et safe qui me caresse de "si tu en as besoin et envie, alors écoute toi, personne ne peut mieux savoir que toi!", la timide qui me presse parce que les gens attendent, la militante vénère qui a envie de péter son scandale, peu importe que papa attende sa forêt noire, la pseudo saine d'esprit qui fait "hou-hou, hou-hou, c'est qu'une histoire de deux viennoiseries Sali, débloque, DEBLOQUE!". Elles sont là, elles et d'autres encore, elles crient trop fort, embrument mon cerveau.
J'ignore combien de temps je suis restée ainsi, un peu interloquée, un peu sonnée, la bouche mi-close.
Finalement, je bredouille : " Hum... Je vous remercie, mais... Je... Je préférerais ne pas profiter de l'offre."
La boulangère fronce les sourcils, déjà en train de taper des trucs sur sa caisse. "Non mais c'est gratuit Mademoiselle je vous l'ai dit!"
Connards de pauvres toujours en train de flipper que ce soit bien gratuit quand on leur dit. C'est gentil de me rassurer mais là en l'occurrence c'est pas le souci.
"Je. Je sais mais malgré ça, je ne souhaite pas en profiter."
Elle relève alors enfin les yeux vers moi, interloquée :
"Mais enfin... pourquoi!?"

Van Gogh, Folie, source Google Image

Il y a tous ces gens derrière, qu'à présent je ne trouve plus très attendrissants. Dire que quelques minutes avant, je me sentais en plein marché des vacances... Bon, à ma charge, je pars loin avec peu de choses, et forcément, plus dure est la chute à chaque fois.
Je perds mes moyens, j'ai envie de pleurer, de partir et de tout laisser là, en plus j'ai même pas le droit d'être là, de manger, mais enfin qu'est ce que je fais?!
Je me reprends, toujours incapable de savoir combien de temps ça dure quand je m'enfonce dans le chaos de mon cerveau. C'est que... Je dois me justifier maintenant!
"Je n'ai pas de raison spécifique, c'est juste que je ne veux que quatre viennoiseries...
- Mais vous pouvez faire plaisir à de la famille ou à des enfants avec les deux autres!
-Madame s'il vous plaît je..."
Une main saisit alors mon bras.
"Bon Mademoiselle, il vous manque combien?"
C'est un homme d'une quarantaine d'années, CSP+, l'air ostensiblement pressé.
Je retire son bras dans un sursaut.
"Quoi? Je... Mais non mais rien! Il ne me manque rien!!"
Puis je me retourne vers la boulangère, jette de nouveau un regard vers le Monsieur.
"Tout ce que je veux, ce sont quatre viennoiseries. Je peux les payer, elles et même plus *je montre mon billet de 10 euros*, mais je NE VEUX PAS plus. Je veux QUATRE viennoiseries. Je suis boulimique, enfin surtout hyperphagique. Vous vendez de bien jolies gâteaux Madame, mais pour moi, c'est de la souffrance et de la mort, toutes ces belles couleurs. Alors s'il vous plaît, laissez moi juste QUATRE viennoiseries. J'ai personne Madame, personne à qui les donner. Ca arrive. Si vous m'en donnez deux de plus, je vais les engloutir là, à même le trottoir, et me faire du mal. Vous comprenez ce que dis?"



La boulangère reste interloquée une seconde, avant de rire en regardant son collègue un peu derrière.
A présent elle s'adresse à moi comme si j'étais subitement devenue arriérée, un peu.
"Oui bon, alors je fais quoi? Vous voulez quoi? Je retire un de chaque, c'est ça, ou vous ne voulez rien du tout en fait?
- J'ai... *Je prends mon arrête nasale entre deux doigt, soulevant ainsi mes lunettes de soleil, que je constate ainsi toujours posées sur moi* Je veux deux pains au chocolat, deux croissants, pas d'offre, c'est tout, s'il vous plaît.
- Oui oui ok c'est bon j'ai bien compris! *elle arrache les sacs originaux puis en prépare deux nouveaux* Alors ça nous fera 3,40.
Je règle, je dis merci-au-revoir, puis je quitte la boulangerie sous les regards en coin de la file d'attente qui a assisté à toute ma scène.
En face, la pharmacie affiche en géant moins 40% sur un produit qui visiblement, grillerait jusqu'à 750 calories par jours, et qui promet de perdre quatre kilos sur un mois. De même pour le tabac presse sur la gauche, dont toutes les unes ont été copiées l'une sur l'autre : "Cette année, on se chouchoute, on s'aime!!", puis un peu plus haut "Moins 5 kilos en 4 semaines avec x programme".

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Je prends mes responsabilités vous savez.
J'ai consentit à me faire mutiler un organe vital pour devenir comme il fallait.
Pour remettre mon corps dans les bonnes courbes, prévenir certaines maladies coûteuses à plusieurs aspects.
Je bousille mes nerfs à mettre en place toutes sortes de suivis, car rien n'est automatique.
On vous diagnostique bipolaire, boulimique, hyperphagique,suicidaire, une sclérose en plaques, un cancer, le SIDA, dans tous les cas c'est pareil : le parcours du combattant pour vous soigner, c'est à vous de le faire.
C'est à vous de perdre des heures au téléphone, à vous de tenter de joindre des services qu'on ne peut contacter qu'en passant par une centrale qui réoriente à chaque appels, c'est à vous de vous lancer chez des toubibs sans savoir ce qu'ils valent, à vous d'attendre, à vous d'avancer des frais, car certes, vous avez eu la chance d'avoir seulement trois mois d'attente pour rencontrer x spécialiste, mais cette visite nécessite une imagerie médicale qui ne pourra se faire que dans six mois en public. Heureusement ce sera deux et demi en privé. Avec Quatre vingt euros sur le parquet. Oui, bon.


Bref, j'ai mis, je mets en place toutes sortes de suivis.
Je prends mes responsabilités. Je les accepte*.
Mais je suis aussi une femme malade, et j'ai besoin d'aide, de soutien.
Je suis une femme seule, terriblement isolée, dont l'émancipation est vitale, vraiment, et je souffre de troubles du comportement alimentaire.
Je ne vous demande pas d'arrêter de manger, d'arrêter de parler de bouffe, d'arrêter de jouir de votre normalité.
Mais j'aimerais vous inviter à prendre ma main toute une journée, pour comprendre.
Que vous soyez des gens normaux qui parlent de nourriture, c'est normal et je ne souhaite pas que ça change.
En revanche, j'aimerais vous montrer comme la lutte que je mène H24, celle qui consiste à ne pas ingurgiter des produits sucrés et transformés sans arrêt, en permanence, est un enfer, quand une simple image est déclencheuse d'une rage dont vous n'imaginez même pas la force.
C'est la machine à café. Les panneaux publicitaires tout le long de la route. Les panneaux publicitaires de l'abri bus. Le vendeur ambulant de gaufres. Les confiseries libre service aux caisses. Le rayon pâtisseries/gâteaux du magasin où il a fallu simplement aller chercher une ramette de papier. La table fournie de tartes au boulot, "Y'en avait une gratuite si j'en achetais deux". Les distributeurs. Les rayons qui explosent. Les suggestions de présentation. Les restaurants. Les pubs sur le net. Les titres des journaux. Les images, partout. Ce sujet, tout le temps. Ce cauchemar, sans cesse.


J'estime que j'ai prit mes responsabilités, et qu'il est injuste qu'une de mes seules alternatives soit de m'enfermer chez moi, loin de cette incitation permanente à bouffer même et surtout sans faim.
Je sais que je ne suis pas seule. Et surtout je sais que si j'ai certes un terrain, il y a aussi un corps pathogène dans cette affaire : l'agro-alimentaire, son système de distribution, sa représentation.
Car si le post traum renforce ou déclenche des troubles psychiatriques tels que les TCA, c'est en partie parce que l'alimentation telle qu'elle existe aujourd'hui est suffisamment pathogène pour être support de comportements troublés et dangereux.
Elle est, en tout cas dans les pays du Nord, mais pas seulement et loin de là, beaucoup trop riche, bourrée d'additifs addictifs, très pauvre en intérêt nutritionnel, tellement saturée de sucre qu'elle met carrément stone, et génératrice de tout un tas de problèmes sur la santé et l'esthétique. Une bonne vraie daube destructrice à petits feux.

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Il y a des acteurs qu'on ne montre jamais du doigt quand on parle de l'obésité et du maintien voire de la montée de certains TCA. (En particulier des excessifs, ou des excessifs associés à du restrictif extrême, par phases)
La nourriture riche énergétiquement n'est pas forcément riche nutritivement.
Ainsi, offrir des kilos de viennoiseries ou de gâteaux bourrés de sucres et de graisses, et bien... Je ne sais pas dans quelle mesure c'est une aide sociale, une lutte contre la faim, ou une intromission dans l'engrenage des produits addictogènes.
Dans quelle mesure les acteurs de la chaîne de notre alimentation ont des responsabilités? Lesquelles sont-elles?
A partir de quand la santé publique prime sur le confort des consommateurs lambda et des valides normaux qui sont en capacité de se gérer devant le sucre et la graisse?
Est-il vraiment possible de garder son self-control face à ces substances?
Et surtout quelles solutions possibles? Comment déterminer les responsabilités de chacun et élaborer des solutions satisfaisantes? A qui faut-il demander des comptes?

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Je rentre, les quatre viennoiseries dans mon sac, honteuse et contrariée. Je tremble. J'ai envie de pleurer.
Machinalement, je décroche l'extrémité d'un croissant, encore sur le chemin.
Directement, ça m'apaise et me fait du bien.
En rentrant à l'appart', je l'ai évidemment englouti.
Ho, juste un petit morceau. Allez, celui ci en plus. Ho bon là, ça fera une moitié. Ho allez, il me restera un quart! Ho bon, je mérite bien ça au final allez!
Cette étrange société qui m'a inculquée que la nourriture était une récompense, un truc cocooning pour se blottir et se soulager.
Il ne me reste que le pain au chocolat pour mon ptit déj' de Dimanche.
Ca me contrarie, ce n'était pas l'image du ptit déj exceptionnel que j'avais eu envie de m'offrir.
Je prépare un chocolat aux noisettes pendant que mon ex, qui est là, chauffe les viennoiseries et sélectionne les épisodes de la série.
Je lui raconte mon aventure. Il est désolé pour moi, il essaye de comprendre.

C'est avec un demi sourire que je recevrais sa moitié de croissant à lui une fois qu'on se posera dans le canapé, face à l'écran d'ordi.
"Comme ça, ce sera quand même un peu comme t'avais envie."
Dans cette lutte, à tous les coups, on perd.

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* Note importante : Je parle ici de "responsabilités" dans mon obésité, car j'estime en être responsable dans une certaine mesure, notamment à travers mon comportement alimentaire, sur lequel je pense avoir parfois un poil de contrôle malgré tout, quand je ne suis pas en crise par exemple. Ceci dit je pense que mon action individuelle et personnelle n'a finalement que bien peu d'impact au regard de : la maladie (!!!), l'environnement social (!!!), d'autres facteurs types réactions post traumatiques (!!) etc.
Par ailleurs, parce qu'il faut le rappeler à l'infini : Certaines personnes obèses n'ont pas même une part de responsabilité individuelle au niveau de leur comportement alimentaire.
Et enfin, parce qu'il faut aussi le rappeler à l'infini : "prendre ses responsabilités" face à son obésité, ça ne signifie pas forcément aller se faire charcuter ou se mettre à un régime hypo ou faire un rééquilibrage.
C'est simplement se regarder en face, se poser les bonnes questions sur son obésité (son origine et surtout si elle génère ou non des difficultés spécifiques),  chercher à la comprendre, à vivre avec...

mardi 8 mai 2018

L'humeur Instable #1 : Amour, avenir et souvenirs

J'ai ouvert ce blog il y a près de sept ans.

"Smack my bitch up", The Prodigy

A l'époque, je partageais ma vie entre les hôtels parisiens où je pratiquais le métier d'escort girl, et les trains et planques Hollandaises dans lesquels j'allais me fournir en produits, de l'héroïne et de la cocaïne. J'étais toxicomane, depuis plus de cinq ans.
Entre les deux, j'occupais une chambre sous combles. C'était mon sanctuaire.

Dehors était hostile, difficile, plein de dangers et d'ennemis, dans le viseur de la police et des malfaiteurs, en contact permanent avec toutes sorte de fracassés de la tête et de la vie.
Des dealers sans papiers piégés dans la filière maintenant qu'ils en savent trop.
Des consommateurs bourrés de problèmes en tous genres, des histoires étranges, violentes, des situations tristes, successions de problèmes éthiques.
Puis tous ces clients potentiellement dangereux. La peur de mourir, ou de se faire graver un sourire sur la gueule. La peur d'être volée, et bien sûr d'être violée.
La police, grossophobe et abusive, convaincue du bien fondé de laisser des toxicos sans soins dans des cages des dizaines d'heures durant. Savoir qu'elle est là, légitime, tout le temps.

Oui vraiment, dehors était hostile.

"Sober", Pink

J'avais renoué les liens avec ma famille à cette époque, seulement, je devais assurer devant elle un numéro permanent. Celui d'une étudiante motivée et impliquée, un simulacre qui m'épuisait et me déprimait complètement. J'avais honte de mentir, et en même temps ma vérité était illégitime et inaudible.
Les moments passés avec mes parents étaient pénibles, je les fuyais le plus possible, terrifiée de faire une boulette, d'oublier quelque chose qui me découvre.
Au final, nos rapports étaient assez pauvres. C'était comme être une autre personne. Je ne montrais jamais rien de moi puisque je me cachais. J'avais peur, j'avais honte, et la tête toujours ailleurs, dans le tourment.

J'avais mon compagnon. A la fois un ami, un frère, un associé, il était toujours présent, incroyablement loyal, il m'écoutait beaucoup.
Mais entre nous déjà commençaient à s'instaurer des tabous. Il ne voulait pas que je lui parle de mon travail. Et insidieusement, j'ai peu à peu commencé à craindre d'aborder avec lui d'autres choses, insignifiantes, du moins à priori.

Au delà de ce cercle restreint, et bien j'étais absolument seule. Je n'avais plus de copines depuis un moment.
C'est en commençant le tapin que vraiment, j'avais laissé mourir tous mes liens. J'avais reçu quelques appels, des messages, mais la tête trop dans le four, j'étais restée passive. Nos liens étaient en fait déjà très fragilisés. J'étais peu disponible à cause de la came. Et surtout, depuis que nous avions quitté le lycée, mes copines fréquentaient des mecs très grossophobes. Il ne se passait plus une soirée où je les rejoignais qui ne terminait pas sous les insultes et les ricanements. Un jour, je m'étais même fait cracher dessus par un de leur pote, dans leur indifférence la plus totale.
Rapidement, le téléphone n'a plus jamais sonné, et compte tenu de l'état de nos relations et de la vie que je menais, je ne me suis aperçue de rien.

"Numb", Portishead

Je n'avais pas l'impression que cette solitude me pesait. En fait je ne la remarquais même pas. J'aimais être seule, c'était un soulagement. J'aimais ne pas avoir de rôle à jouer, de personnage à tenir. J'aimais être en mouvement, en transit avec les gens, recouvrant des dizaines d'identités.

Seule dans les trains, les chambres ou les plans, j'avais parfois envie d'écrire. De raconter les dernières heures complètement burlesques que je venais de passer à Anvers, de graver quelque part ce à quoi je pensais ou ce que je faisais dans les hôtels de Paris ou de Rotter, entre deux clients ou une fois la journée terminée.
Je ne le faisais pas. J'avais peur. J'avais vu la police lire mes carnets, et en rire, lors d'une perquisition.
J'avais besoin d'écrire mais j'étais bloquée. C'était pourtant le moyen qui me semblait le plus évident pour cultiver mon jardin. Un endroit pour raconter la vie, sans mensonges, où déposer mes inquiétudes et mes soucis, les vrais, raconter mes histoires, mes envies, déposer mes préoccupations et les démons qui me rongeaient.

"Man of a thousand faces", Marillion

Toutes les identités que je devais adopter dans la vie civile étaient bourrées d'interdits, de tabous, de mensonges à ne pas oublier. Et ça m'usait.
Je commençais mes journées en Hollande, dans un hôtel pas cher ou sur le canapé d'un dealer, j'enfournais ma cinquantaine de gramme de produits dans ma chatte avant d'aller courir de trains en trains, de retards en angoisses de ne pas avoir de correspondances à temps, et je les terminais à rendre des comptes à ma famille, brodant sur ma journée passée à étudier à l'université, avant d'aller m'engouffrer dans le dernier TER pour Paris pour aller faire le tapin plusieurs jours d'affilé.

"Un chien dans la tête", La Rumeur /// "En quête de queques mètres carrés où j'pourrais écrire en paix, queques mètres carrés où j'pourrais m'débarasser, d'mes aigreurs tassées, d'mes erreurs passées, et balancer l'sac... comme on jette un cadavre au milieu du lac."

C'était une vie un peu folle, durant laquelle je courrais sans arrêt tout en ayant de longues heures de contemplation devant moi dans les trains.
Finalement, un jour, j'ai fini opté pour l'ouverture d'un compte Twitter et d'un blog.
Je découvrais le féminisme depuis plusieurs mois, et le militantisme 2.0 également. C'était alors l'âge d'or des blogs associés à des comptes Twitter, le combo me plaisait.
Je voulais qu'on m'entende. J'avais envie de m'exhiber, de l'intérieur. Je voulais interpeller le monde, lui montrer mon mal.
Mes intentions étaient diverses. Littéraires. Personnelles. Politiques.
Je voulais donner à voir aux voyeuristes. Décrire le réel de la brutalité. Mettre des mots sur ce que personne n'ose dire. Oser dire ce que personne d'autre ne ressent.
Je voulais raconter mon histoire. Ma lutte. Mes luttes.
Je voulais qu'on m'entende.

Le blog a fonctionné.
Un des récits que j'avais posté dessus avait rapidement été repéré, puis publié dans un média connu (Rue89). C'est une chose qui s'est d'ailleurs produite à plusieurs reprises, à laquelle je peine encore parfois à croire aujourd'hui.
Quand j'avais quinze ans, sur les marches de mon lycée, je disais à qui voulait l'entendre que si j'étais publiée et payée pour un écrit rien qu'une fois dans la vie, alors je pourrais mourir en paix.
Cette visibilité a rapidement eu un impact sur mon compte Twitter, et sur mon blog. En quelques jours sa visibilité a augmenté de 100%, ou peut être plus, je ne comprends rien à l'utilisation des pourcentages comme ça en fait.
J'ai alimenté ce dernier avec soin plusieurs mois, plusieurs années presque, avec des hauts et des bas, et c'était une belle aventure.
J'ai arrêté de bloguer, un peu comme ça. En fait, je ne savais même pas que j'étais en train d'arrêter de bloguer lorsque j'étais en train d'arrêter de bloguer. C'était à force, avec le temps, un jour, j'avais réalisé que depuis tout ce temps sans publier, on pouvait dire que j'avais arrêter de bloguer.

"Un chien dans la tête", La Rumeur /// "La mine un peu défaite, sur l'pavé qui s'y prête, je sors promener et faire pisser mon chien dans la tête, ce chien dans ma tête."

En revanche, je suis restée fidèle et attachée à mon compte Twitter.
Je n'y ai pas beaucoup parler de l'arrêt de la prostitution. C'est quelque chose qui s'était fait un peu comme l'arrêt du bloging : comme ça.
Et pareillement, je n'y ai que peu évoqué la diminution, puis le passage au très occasionnel de mes consommations de drogues. Là encore je pourrais dire que "ça s'est fait comme ça", en tout cas c'est l'impression que j'ai.
j'y ai confié mes angoisses pré-opératoires.
Puis exhibé ma détresse et ma chute post-opératoire.
Crié ma douleur, mon ras le bol, mon envie de mourir.
J'étais vraiment mal, je crois bien que je n'avais jamais été si mal de ma vie, aussi profondément et aussi longtemps. D'ailleurs c'était difficile de tweeter, ça me donnait de fortes nausées, des vertiges, je pouvais parfois rester des jours sans passer faire un coucou. Et ainsi, rester des jours sans parler à qui que ce soit.

Et puis, les choses s'étaient accélérées.
J'avais peur de mourir, bien qu'envie. Je me sentais m'affaiblir, concrètement, un peu plus chaque jours.
Et alors j'ai fait mes comptes. Mon bilan.
J'y étais, voila. J'étais mince, un rêve que je ne pensais jamais être réalité. Mais qu'est ce que j'avais d'autre, concrètement, à l'aube de mes trente ans?
Aucun patrimoine, hormis quelques livres.
Un capital santé ruiné.
Pas de réseau social.
Et je n'aimais plus mon ami. Mon ami de 10 ans.
C'était ma dernière chaîne.
Je l'ai rompue.



Je me croyais morte. Je n'étais plus qu'une ombre. A 42 kilos, les regards des passants sur moi étaient horrifiés. Je ne le voyais pas.
Certains étaient fascinés. C'était son cas à lui.Il me dévorait des yeux. En quelques secondes, je savais déjà qu'on finirait la nuit ensemble.
Et alors sans crier gare, j'ai appris le désir, le plaisir et l'amour. Je n'étais pas prête, l'est-on jamais vraiment.
Je n'avais pas vécu ça plus jeune. Pas comme ça.
D'une part, on m'avait violé mes premiers émois. D'une autre, j'avais été grosse, et par là même exclue de toutes formes de tentative de séduction masculine ou de prévention sexuelle. Enfin, j'avais longtemps été en relation avec le même homme, que je n'aimais pas romantiquement, et j'avais enchaîné les clients comme un robot. J'avais eu un tas de pratiques déviantes, des centaines de partenaires, mais pour comprendre ce que voulait dire "faire l'amour", il m'avait fallu lui.
Comme une gamine, je me suis laissée dépassée, puis détruire.
Emplie d'une passion dévorante, incapable de songer à me protéger, je me suis retrouvée éperdue, mais sans retour, épouvantablement malheureuse, et enceinte, à presque trente ans.
Je pleure encore quand je pense à mon avortement, et je pleure encore quand je pense à lui.

"Mistral Gagnant", Renaud

Quand j'ai su qu'il était là, en moi et en vie, qu'il s'était accroché malgré l'anorexie, malgré la pilule du lendemain, malgré la stérilité temporaire déclarée par les médecins, malgré l'alcool et les médicaments, je m'y suis tout de suite attachée.
C'était seulement après, une fois qu'il avait fini au fond de mes chiottes, que j'avais compris que non, il ne résisterait pas à tout, et que c'était vraiment terminé.
Ensuite j'avais réfléchi, gambergé à devenir folle. Et pourquoi j'avais fait ça, et pourquoi j'aurais pas pu, après tout plein d'autres le font?

Et à chaque drame la même solitude.

"Not an addict", KC'S choice

Je me remettais, le coeur en vrac, certaine de subir déjà le pire, et puis comme un rappel, une correction, c'est arrivé. Quand je comprends qu'ils vont tout les deux me violer, je soupire presque de lassitude. Au début je me débats un peu, je pousse avec mes bras, j'essaye de le sortir en poussant sur mon périnnée, alors le type s'énerve et m'explose contre le mur, la tête et le dos, et alors j'ai peur de mourir, je ne bouge plus, et j'attends.
Ca termine aussi connement que c'est commencé. Je rentre en marchant, c'est loin, je ne sais pas où c'est et il fait froid.
Et à chaque drame, la même solitude.


"Coming back to life", Pink Floyd

A chaque drame la même solitude, à chaque drame je m'effondre et je vous trouve, vous.
C'est tellement méprisé. "T'es peut être quelqu'un sur Twitter mais dans la vie t'es personne", "T'as tes copines sur Twitter mais IRL tu rigolerais moins", blabla. Qu'il semble pathétique d'avoir des liens sociaux sur internet lorsqu'on en a aucun dans la vie matérielle.
Soit, alors je suis pathétique.
Pathétique et tellement heureuse de vous avoir.
En fait, je voulais juste vous dire que j'avais envie de réinvestir cet endroit.
Ce ne sera pas comme avant.
Je veux continuer de vous raconter ma route et ma survie. Parce qu'il semble clair que ce ne sera pas facile. Je veux parler de ce que j'ai dans le coeur, dans la tête. Dans le corps aussi. Je veux raconter mes joies et mes souffrances, filmer mes retours de courses et montrer les crèpes que je viens de faire en photo.

Et parce que je n'ai pas encore le recul nécessaire pour parler des derniers jours, juste : Merci
Je pense toujours à vous ♥