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mardi 8 mai 2018

L'humeur Instable #1 : Amour, avenir et souvenirs

J'ai ouvert ce blog il y a près de sept ans.

"Smack my bitch up", The Prodigy

A l'époque, je partageais ma vie entre les hôtels parisiens où je pratiquais le métier d'escort girl, et les trains et planques Hollandaises dans lesquels j'allais me fournir en produits, de l'héroïne et de la cocaïne. J'étais toxicomane, depuis plus de cinq ans.
Entre les deux, j'occupais une chambre sous combles. C'était mon sanctuaire.

Dehors était hostile, difficile, plein de dangers et d'ennemis, dans le viseur de la police et des malfaiteurs, en contact permanent avec toutes sorte de fracassés de la tête et de la vie.
Des dealers sans papiers piégés dans la filière maintenant qu'ils en savent trop.
Des consommateurs bourrés de problèmes en tous genres, des histoires étranges, violentes, des situations tristes, successions de problèmes éthiques.
Puis tous ces clients potentiellement dangereux. La peur de mourir, ou de se faire graver un sourire sur la gueule. La peur d'être volée, et bien sûr d'être violée.
La police, grossophobe et abusive, convaincue du bien fondé de laisser des toxicos sans soins dans des cages des dizaines d'heures durant. Savoir qu'elle est là, légitime, tout le temps.

Oui vraiment, dehors était hostile.

"Sober", Pink

J'avais renoué les liens avec ma famille à cette époque, seulement, je devais assurer devant elle un numéro permanent. Celui d'une étudiante motivée et impliquée, un simulacre qui m'épuisait et me déprimait complètement. J'avais honte de mentir, et en même temps ma vérité était illégitime et inaudible.
Les moments passés avec mes parents étaient pénibles, je les fuyais le plus possible, terrifiée de faire une boulette, d'oublier quelque chose qui me découvre.
Au final, nos rapports étaient assez pauvres. C'était comme être une autre personne. Je ne montrais jamais rien de moi puisque je me cachais. J'avais peur, j'avais honte, et la tête toujours ailleurs, dans le tourment.

J'avais mon compagnon. A la fois un ami, un frère, un associé, il était toujours présent, incroyablement loyal, il m'écoutait beaucoup.
Mais entre nous déjà commençaient à s'instaurer des tabous. Il ne voulait pas que je lui parle de mon travail. Et insidieusement, j'ai peu à peu commencé à craindre d'aborder avec lui d'autres choses, insignifiantes, du moins à priori.

Au delà de ce cercle restreint, et bien j'étais absolument seule. Je n'avais plus de copines depuis un moment.
C'est en commençant le tapin que vraiment, j'avais laissé mourir tous mes liens. J'avais reçu quelques appels, des messages, mais la tête trop dans le four, j'étais restée passive. Nos liens étaient en fait déjà très fragilisés. J'étais peu disponible à cause de la came. Et surtout, depuis que nous avions quitté le lycée, mes copines fréquentaient des mecs très grossophobes. Il ne se passait plus une soirée où je les rejoignais qui ne terminait pas sous les insultes et les ricanements. Un jour, je m'étais même fait cracher dessus par un de leur pote, dans leur indifférence la plus totale.
Rapidement, le téléphone n'a plus jamais sonné, et compte tenu de l'état de nos relations et de la vie que je menais, je ne me suis aperçue de rien.

"Numb", Portishead

Je n'avais pas l'impression que cette solitude me pesait. En fait je ne la remarquais même pas. J'aimais être seule, c'était un soulagement. J'aimais ne pas avoir de rôle à jouer, de personnage à tenir. J'aimais être en mouvement, en transit avec les gens, recouvrant des dizaines d'identités.

Seule dans les trains, les chambres ou les plans, j'avais parfois envie d'écrire. De raconter les dernières heures complètement burlesques que je venais de passer à Anvers, de graver quelque part ce à quoi je pensais ou ce que je faisais dans les hôtels de Paris ou de Rotter, entre deux clients ou une fois la journée terminée.
Je ne le faisais pas. J'avais peur. J'avais vu la police lire mes carnets, et en rire, lors d'une perquisition.
J'avais besoin d'écrire mais j'étais bloquée. C'était pourtant le moyen qui me semblait le plus évident pour cultiver mon jardin. Un endroit pour raconter la vie, sans mensonges, où déposer mes inquiétudes et mes soucis, les vrais, raconter mes histoires, mes envies, déposer mes préoccupations et les démons qui me rongeaient.

"Man of a thousand faces", Marillion

Toutes les identités que je devais adopter dans la vie civile étaient bourrées d'interdits, de tabous, de mensonges à ne pas oublier. Et ça m'usait.
Je commençais mes journées en Hollande, dans un hôtel pas cher ou sur le canapé d'un dealer, j'enfournais ma cinquantaine de gramme de produits dans ma chatte avant d'aller courir de trains en trains, de retards en angoisses de ne pas avoir de correspondances à temps, et je les terminais à rendre des comptes à ma famille, brodant sur ma journée passée à étudier à l'université, avant d'aller m'engouffrer dans le dernier TER pour Paris pour aller faire le tapin plusieurs jours d'affilé.

"Un chien dans la tête", La Rumeur /// "En quête de queques mètres carrés où j'pourrais écrire en paix, queques mètres carrés où j'pourrais m'débarasser, d'mes aigreurs tassées, d'mes erreurs passées, et balancer l'sac... comme on jette un cadavre au milieu du lac."

C'était une vie un peu folle, durant laquelle je courrais sans arrêt tout en ayant de longues heures de contemplation devant moi dans les trains.
Finalement, un jour, j'ai fini opté pour l'ouverture d'un compte Twitter et d'un blog.
Je découvrais le féminisme depuis plusieurs mois, et le militantisme 2.0 également. C'était alors l'âge d'or des blogs associés à des comptes Twitter, le combo me plaisait.
Je voulais qu'on m'entende. J'avais envie de m'exhiber, de l'intérieur. Je voulais interpeller le monde, lui montrer mon mal.
Mes intentions étaient diverses. Littéraires. Personnelles. Politiques.
Je voulais donner à voir aux voyeuristes. Décrire le réel de la brutalité. Mettre des mots sur ce que personne n'ose dire. Oser dire ce que personne d'autre ne ressent.
Je voulais raconter mon histoire. Ma lutte. Mes luttes.
Je voulais qu'on m'entende.

Le blog a fonctionné.
Un des récits que j'avais posté dessus avait rapidement été repéré, puis publié dans un média connu (Rue89). C'est une chose qui s'est d'ailleurs produite à plusieurs reprises, à laquelle je peine encore parfois à croire aujourd'hui.
Quand j'avais quinze ans, sur les marches de mon lycée, je disais à qui voulait l'entendre que si j'étais publiée et payée pour un écrit rien qu'une fois dans la vie, alors je pourrais mourir en paix.
Cette visibilité a rapidement eu un impact sur mon compte Twitter, et sur mon blog. En quelques jours sa visibilité a augmenté de 100%, ou peut être plus, je ne comprends rien à l'utilisation des pourcentages comme ça en fait.
J'ai alimenté ce dernier avec soin plusieurs mois, plusieurs années presque, avec des hauts et des bas, et c'était une belle aventure.
J'ai arrêté de bloguer, un peu comme ça. En fait, je ne savais même pas que j'étais en train d'arrêter de bloguer lorsque j'étais en train d'arrêter de bloguer. C'était à force, avec le temps, un jour, j'avais réalisé que depuis tout ce temps sans publier, on pouvait dire que j'avais arrêter de bloguer.

"Un chien dans la tête", La Rumeur /// "La mine un peu défaite, sur l'pavé qui s'y prête, je sors promener et faire pisser mon chien dans la tête, ce chien dans ma tête."

En revanche, je suis restée fidèle et attachée à mon compte Twitter.
Je n'y ai pas beaucoup parler de l'arrêt de la prostitution. C'est quelque chose qui s'était fait un peu comme l'arrêt du bloging : comme ça.
Et pareillement, je n'y ai que peu évoqué la diminution, puis le passage au très occasionnel de mes consommations de drogues. Là encore je pourrais dire que "ça s'est fait comme ça", en tout cas c'est l'impression que j'ai.
j'y ai confié mes angoisses pré-opératoires.
Puis exhibé ma détresse et ma chute post-opératoire.
Crié ma douleur, mon ras le bol, mon envie de mourir.
J'étais vraiment mal, je crois bien que je n'avais jamais été si mal de ma vie, aussi profondément et aussi longtemps. D'ailleurs c'était difficile de tweeter, ça me donnait de fortes nausées, des vertiges, je pouvais parfois rester des jours sans passer faire un coucou. Et ainsi, rester des jours sans parler à qui que ce soit.

Et puis, les choses s'étaient accélérées.
J'avais peur de mourir, bien qu'envie. Je me sentais m'affaiblir, concrètement, un peu plus chaque jours.
Et alors j'ai fait mes comptes. Mon bilan.
J'y étais, voila. J'étais mince, un rêve que je ne pensais jamais être réalité. Mais qu'est ce que j'avais d'autre, concrètement, à l'aube de mes trente ans?
Aucun patrimoine, hormis quelques livres.
Un capital santé ruiné.
Pas de réseau social.
Et je n'aimais plus mon ami. Mon ami de 10 ans.
C'était ma dernière chaîne.
Je l'ai rompue.



Je me croyais morte. Je n'étais plus qu'une ombre. A 42 kilos, les regards des passants sur moi étaient horrifiés. Je ne le voyais pas.
Certains étaient fascinés. C'était son cas à lui.Il me dévorait des yeux. En quelques secondes, je savais déjà qu'on finirait la nuit ensemble.
Et alors sans crier gare, j'ai appris le désir, le plaisir et l'amour. Je n'étais pas prête, l'est-on jamais vraiment.
Je n'avais pas vécu ça plus jeune. Pas comme ça.
D'une part, on m'avait violé mes premiers émois. D'une autre, j'avais été grosse, et par là même exclue de toutes formes de tentative de séduction masculine ou de prévention sexuelle. Enfin, j'avais longtemps été en relation avec le même homme, que je n'aimais pas romantiquement, et j'avais enchaîné les clients comme un robot. J'avais eu un tas de pratiques déviantes, des centaines de partenaires, mais pour comprendre ce que voulait dire "faire l'amour", il m'avait fallu lui.
Comme une gamine, je me suis laissée dépassée, puis détruire.
Emplie d'une passion dévorante, incapable de songer à me protéger, je me suis retrouvée éperdue, mais sans retour, épouvantablement malheureuse, et enceinte, à presque trente ans.
Je pleure encore quand je pense à mon avortement, et je pleure encore quand je pense à lui.

"Mistral Gagnant", Renaud

Quand j'ai su qu'il était là, en moi et en vie, qu'il s'était accroché malgré l'anorexie, malgré la pilule du lendemain, malgré la stérilité temporaire déclarée par les médecins, malgré l'alcool et les médicaments, je m'y suis tout de suite attachée.
C'était seulement après, une fois qu'il avait fini au fond de mes chiottes, que j'avais compris que non, il ne résisterait pas à tout, et que c'était vraiment terminé.
Ensuite j'avais réfléchi, gambergé à devenir folle. Et pourquoi j'avais fait ça, et pourquoi j'aurais pas pu, après tout plein d'autres le font?

Et à chaque drame la même solitude.

"Not an addict", KC'S choice

Je me remettais, le coeur en vrac, certaine de subir déjà le pire, et puis comme un rappel, une correction, c'est arrivé. Quand je comprends qu'ils vont tout les deux me violer, je soupire presque de lassitude. Au début je me débats un peu, je pousse avec mes bras, j'essaye de le sortir en poussant sur mon périnnée, alors le type s'énerve et m'explose contre le mur, la tête et le dos, et alors j'ai peur de mourir, je ne bouge plus, et j'attends.
Ca termine aussi connement que c'est commencé. Je rentre en marchant, c'est loin, je ne sais pas où c'est et il fait froid.
Et à chaque drame, la même solitude.


"Coming back to life", Pink Floyd

A chaque drame la même solitude, à chaque drame je m'effondre et je vous trouve, vous.
C'est tellement méprisé. "T'es peut être quelqu'un sur Twitter mais dans la vie t'es personne", "T'as tes copines sur Twitter mais IRL tu rigolerais moins", blabla. Qu'il semble pathétique d'avoir des liens sociaux sur internet lorsqu'on en a aucun dans la vie matérielle.
Soit, alors je suis pathétique.
Pathétique et tellement heureuse de vous avoir.
En fait, je voulais juste vous dire que j'avais envie de réinvestir cet endroit.
Ce ne sera pas comme avant.
Je veux continuer de vous raconter ma route et ma survie. Parce qu'il semble clair que ce ne sera pas facile. Je veux parler de ce que j'ai dans le coeur, dans la tête. Dans le corps aussi. Je veux raconter mes joies et mes souffrances, filmer mes retours de courses et montrer les crèpes que je viens de faire en photo.

Et parce que je n'ai pas encore le recul nécessaire pour parler des derniers jours, juste : Merci
Je pense toujours à vous ♥

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