vendredi 7 février 2014

Prostitution : Rafles de putes, entre racisme et violences policières


En Décembre dernier, la nouvelle rapportée d'une rafle dirigée contre des personnes étrangères en situation irrégulières, majoritairement prostitué(e)s, a mobilisé l'attention de diverses communautés sur plusieurs réseaux sociaux. (Je précise bien "de diverses communautés" et non "l'attention en général", car il faut bien admettre qu'une fois sorti des sphères concernées, le sujet ne mobilise plus personne ou presque... Mais bref,j'y reviendrais plus tard.)
Le gros de la rafle en question s'est produit dans la nuit du Samedi 14 au Dimanche 15 Décembre 2013 sur Paris Dauphine -du moins pour ce qu'on en sait, il est possible que d'autres opérations du genre aient eu lieu ailleurs dans la Capitale cette nuit là- et elle a évidemment débouché sur des dizaines de gardes à vues accompagnées de leur habituel lot de tortures et d'humiliations.

Une violence habituelle et systémique...

Pour cette rafle là, """"coup de chance"""", une personne connectée, militante et ayant la maîtrise de la langue française a pu rapporter les faits, ce qui a permis leur relais. Relais qui a donc mobilisé pas mal de colère et d'indignation.
Des réactions qui, si je les salue, m'ont tout de même interrogée par certains aspects.
En fait, j'ai toujours cette sale impression qui me vient en arrière goût devant les soulèvements indignés qu'entraînent parfois ce genre d'événements. Cette impression que l'attention se mobilise surtout comme si et parce que les faits avaient un caractère irrégulier, comme si il était question de "dérapages" et de "débordements" ponctuels finalement.
Le problème, c'est que ce genre de faits n'ont rien d'exceptionnels : ils sont purement et simplement routiniers et systémiques. 
Ce Samedi soir là, la rafle a été importante en nombre, ce qui a appuyé son caractère "impressionnant". Mais elle n'a été qu'un maillon dans une chaîne d'opérations similaires, plus éparses sur le nombre de personnes touchées mais identiques dans les méthodes, déroulées tout au long de la semaine précédente dans diverses zones de Paris. Et cela recommencera rapidement. (Et évidemment, faut-il le préciser, les villes de province sont également largement touchées par ce type d'événements, à fréquence variable selon leurs tailles.)

Mais alors, pourquoi on en parle si peu?

Plusieurs raisons à cela :
_ La première des choses, c'est que ces rafles sont dirigées vers des personnes considérées comme nuisibles par une importante partie de l'opinion publique, et surtout, par l'idéologie dominante. En clair, ces faits sont jugés comme parfaitement légitimes, pour ne pas dire utiles (faudrait limite dire merci en fait) pour la société.
Il faut souligner que l'objet principal de ce genre d'opérations, c'est l'expulsion de personnes étrangères en situation irrégulière. Un but largement soutenu par un très vaste éventail politique et idéologique, et appuyé par le racisme et le nationalisme qui font partie des systèmes de domination qui régissent notre société.
Et pour cibler une forte proportion de personnes étrangères en situation irrégulière, quoi de mieux que de centrer ces rafles sur les putes? On sait qu'une très importante partie d'entre elles et eux sont étrangèr(e)s, très souvent sans papier(e)s -donc vulnérables- et fortement exposé(e)s du fait de leur travail...

_ Ensuite, on peut observer qu'un véritable travail de justification de ces rafles s'exerce au travers des rares explications données par les représentant(e)s de l'Etat à leur sujet. Il serait question de délivrer les esclaves sexuelles, ce serait la seule solution pour arrêter les proxénètes, ce serait une forme de lutte contre le trafic d'êtres humains, etc.
Un grand classique, somme toute : Sous couvert de A, on fait avaler la grosse couleuvre B.
On pourrait éventuellement entendre et croire ces explications si elles résonnaient de façon cohérente avec les résultats sur le terrain, le contexte politico-social, etc. Mais ce n'est justement pas le cas.
Si faire des rafles de putes s'inscrivait réellement dans une démarche de libération des esclaves sexuelles et de lutte contre le trafic d'être humain (bien que ce soit franchement alambiqué, mais bref, admettons que ce soit possible), il y a une chose, rien qu'une seule chose, qui ne se déroulerait pas comme c'est le cas actuellement : Les victimes raflées ne seraient pas traitées comme si elles étaient coupables...
Et évidemment, en plus de cela, diverses dispositions seraient prises et mises en oeuvre en terme de prévention (que ce soit au niveau national ou international), de protection des victimes et de leurs proches, et autres... (Ha pardon, c'est vrai, l'allocation de 300 balles versée pendant 6 mois pour les victimes de proxénétisme en ferait partie, au temps pour moi, je croyais que c'était une boutade mais en fait non.)

_ Enfin, d'autres éléments beaucoup plus triviaux entrent en jeu dans le silence qui entoure ce genre de faits. Les personnes principalement concernées par ceux ci sont très souvent étrangèr(e)s, et très souvent aussi en situation irrégulière. Beaucoup ne maîtrisent pas forcément bien la langue française, et surtout, la plupart ne savent tout simplement pas non seulement comment relayer les faits (par quel canal? Qui contacter? etc.), mais surtout, ne pensent même pas avoir la légitimité pour pouvoir alerter et parler à leur sujet. Une conséquence classique de la marginalité...
Et puis surtout, pour la majorité des personnes raflées en situation irrégulière, la suite de la garde à vue, c'est centre de rétention et expulsion...
Finalement, ce sont souvent des travailleu(r)ses du sexe militant(e)s et syndiqué(e)s au STRASS qui arrivent à se faire relais de ces événements, en qualité de témoins direct ou non. (La situation militante aidant beaucoup à reprendre un peu confiance en sa légitimité d'avoir des droits et d'être traité(e) comme un être humain, et pouvant résoudre des problèmes logistiques tels que la langue, les canaux de communication, etc.) Et là, comme si c'était pas déjà suffisamment rare, compliqué, difficile et dangereux de parler, faut encore se taper les doutes et les accusations de mensonges/complots/instrumentalisations/et blablabla des représentant(e)s/associations féministes prohibo-abolitionnistes et dominantes...

Donc en gros, on cumule : La population visée est marginalisée/exclue et ne possède que très peu de moyens pour être relayée/entendue, la pratique est justifiée par l'opinion/les institutions, une grande partie des personnes concernée est expulsée, les rares personnes qui peuvent alerter/relayer ce genre de faits se heurtent à l'indifférence/la méfiance/le rejet d'organisations qui devraient pourtant logiquement être des alliées.
C'est un combo parfait pour entretenir silence et indifférence.

Conditions de garde à vue, quand violences et tortures sont des méthodes de travail normales...

Faut il vraiment le dire (en fait, oui), les conditions de garde à vue des putes victimes de rafles policières sont tout simplement scandaleuses, comme les conditions de garde à vue en général de toutes façons.
C'est à base d'enfermement à dix dans des micros cellules dégueulasses, quasi jamais nettoyées, avec de la pisse, de la gerbe, de la merde et des crachats par terre, c'est toilettes communes dans cette même cellule bondée sans même un mini muret pour cacher un peu la vue, c'est moqueries des keufs qui passent devant les cellules, c'est privation de soins des personnes sous traitement médical pour les faire parler (surtout quand elles sont toxicomanes, ha oui, c'est là que c'est le meilleur! Personne ne va reprocher à ces braves policiers de ne pas donner leur drogue à des drogué(e)s pas vraiment malades...), c'est des arrestations où on vous colle au sol, dans la boue, et où une fois en cellule, on ne vous donne pas la possibilité de vous laver, c'est humiliations transphobes (Ho que c'est rigolo d'enfermer une femme trans avec des mecs cis et de se coller derrière la vitre de la porte pour regarder ce que ça fait, comme au cirque) racistes (avec classiques "dans quelques heures d'façon tu nous emmerderas plus ici HAHAHA!"), putophobes ("Bah alors, on se balade avec le magasin à l'air?" dit à une pute en mini jupe, par exemple...), vols des recettes en liquides, brutalités physiques et morales permanentes, etc etc etc. (Notez ici que je ne décris que l'aspect "ordinaire" des violences, mais évidemment, cela va parfois beaucoup, beaucoup plus loin...)

Je rappelle quand même que ça là, c'est le traitement qu'on réserve à des personnes qui sont possiblement en situation d'esclavage sexuel. Nan mais parce que. Je. J'ai. Je sais pas, ça me fait complètement débloquer en fait. J'veux dire, la France pond des rapports où elle parle de 80 à 90% d'esclavage sexuel (en se contredisant un peu plus loin, m'enfin bon...) et en même temps, elle valide cette façon de faire. Mais heu... enfin bref.
Ces mêmes personnes possiblement en situation d'esclavage sexuel qu'on expulsait tout simplement si elles avaient l'outrecuidance de ne pas balancer leur proxénète (celui là même qui avait certainement menacé de passer toute la famille à l'acide si jamais les esclaves devaient parler par exemple...) jusqu'à il y a encore quelques mois...

L'abrogation du délit de racolage, la solution magique au goût amer...

Lorsque les organisations féministes prohibo-abolitionnistes étaient en campagne pour la loi relative à la pénalisations des clients, elles ont souvent parlé "d'inversion de la charge pénale".
L'abolition du délit de racolage (réclamée depuis près de trente ans et qu'il a été question d'accepter uniquement dans l'optique de la mise en place d'une loi relative à la pénalisation des clients, donc. Un échange de mauvais procédés finalement...) aurait selon elles permit et suffit à faire cesser les harcèlements et violences policières. Par ailleurs, les clients pénalisables représentaient une forme de pouvoir nouvellement applicable entre les mains des prostitué(e)s. (Un pouvoir nécessitant de passer par l'intérim de la police pour être utilisé, cette même police qui met un point d'honneur à harceler/violer/voler/violenter/insulter/humilier/enfermer/expulser/etc les putes depuis des décénies, mais bref, n'allez surtout pas dire que vous ne trouvez pas ça crédible sous peine de vous faire directement traiter de proxénète...)
C'était un bien beau discours, mais qui n'était hélas pas transposable sur le terrain. (Quand on voit la distance qui existe entre les idées/mesures prohibo-abolitionnistes et le terrain, on se dit que heureusement que ce n'est pas un courant spécialisé dans la prostitution, parce que sinon ce... #HoWait!)
Car ce discours omettait que l'objectif premier de ces rafles n'était aucunement de "lutter contre le trafic d'êtres humains", mais bel et bien d'arrêter et d'expulser des personnes étrangères en situation irrégulière.
A ce titre, le délit de racolage public et passif facilitait la vie de la police, il est vrai. Y'avait pas de détail à faire, boum, ils prenaient tout le monde et puis vaille que vaille une fois au poste.
A présent, peut être se montreront ils plus pointilleux, peut être feront ils attention à ne bien embarquer que des personnes étrangères sans papier(e)s, quoi que bon, même ça ça reste à voir, mais en tous cas, ils continueront toujours de faire des rafles. Tout simplement parce qu'ils poursuivent toujours le même objectif, avec les mêmes méthodes de travail.
Sans oublier que les municipalités peuvent toujours sortir des arrêtés de leur chapeau pour réhabiliter le délit de racolage public/passif chez elles. Juste au cas où ça deviendrait trop pénible pour la police de faire dans le détail, ou histoire de pouvoir continuer à faire juste exactement comme avant. (Quand on peut emmerder/harceler/terroriser/violenter absolument toutes les putes, et pas seulement les étrangèr(e)s, c'est quand même plus sympa!) C'est un des ces "petits détails" sur lesquels je reviendrais plus longuement dans les prochains jours...

Un relais, faute de mieux...

Enfin bref, je n'ai rien de plus élaboré à proposer sur ce sujet. Au fond, ce n'est pas vraiment à moi d'en parler, dans la mesure où je ne suis pas concernée directement. Je ne travaille pas en rue, je suis blanche et française. Je ne peux ici que raconter ce que j'entends et ce que je lis par des personnes en prise directe avec le sujet pour la plupart. (ou témoin de situations problématiques/graves)
J'aimerais mieux que les personnes visées par toutes ces problématiques et ces pratiques puissent avoir les moyens de revendiquer, de raconter elles mêmes, et qu'elles aient une chance d'être entendues. Et par "entendues" je veux dire, pas seulement qu'on les écoute en hochant la tête d'un air désolé, mais que leurs propos engendrent des choses, des réactions, des solutions, etc.
Mais bon, j'aimerais bien aussi pouvoir vider toutes les calories du chocolat. Y'a plein de trucs que j'aimerais bien en fait, mais je sais que c'est pas franchement possible là comme ça, en claquant des doigts.
Cela dit, il m'arrive d'avoir un certain nombre de lecteurs, et le sujet me semble vraiment important à être un minimum mis en perspective, rappelé et relayé régulièrement, au moins jusqu'à ce que de véritables moyens soient à disposition des acteurs/ices premièrement concerné(e)s...
Une occasion par ailleurs de remettre en perspective diverses problématiques, telles que la domination Nord/Sud, les violences policières, les violences aux frontières, les violences en centres de rétention, les conditions de garde à vue, les monopoles et confiscations de richesses, les systèmes de dominations racistes/sexistes, la putophbie, la transphobie, la toxicophobie, l'homophobie, et d'autres encore...
Des problématiques qui sont autant de causes et d'effets sur lesquels il devient tous les jours plus urgent d'agir.
Oui je sais, j'ai tendance à me répéter à force. Croyez bien que j'en suis la première blasée...

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